|
LE MEILLEUR DES MONDES. Contrairement
à beaucoup de dirigeants socialistes
de votre génération, vous n’avez jamais
éprouvé la moindre sympathie pour
l’extrême gauche, pour le communisme,
pour la Révolution bolchevique.
Vous avez pourtant commencé à militer,
très jeune, vers quinze ans, à la fin
des années 1970.Mais à cette époque,
en adhérant au parti socialiste, vous
ralliez directement l’aile la plus modérée,
vous êtes rocardien plutôt que mitterrandiste.
Quel a été votre cheminement
?
MANUEL VALLS. Né à Barcelone, je suis
issu d’une famille catalane du côté de
mon père et suisse italienne du côté
de ma mère. J’ai baigné dans un
milieu artistique, mon père étant
peintre. Sur le plan politique, ma
famille paternelle était républicaine,
modérée, catholique et antifranquiste.
Mais les discussions familiales, marquées
par les souvenirs de la guerre
d’Espagne, traduisaient également le
rejet du stalinisme. Car la guerre civile
en Catalogne, ce fut aussi la brutalité
et l’élimination physique de tous ceux
qui n’étaient pas dans la ligne de Moscou
comme les militants du POUM
d’Andreu Nin. C’est donc l’antitotalitarisme
– insufflé par mon père –, la
lecture, par exemple, des oeuvres de
Koestler (Le Testament espagnol, Le
Zéro et l’Infini) et, plus tard, de Soljenitsyne
qui sont, sans doute, à l’origine
de mes convictions politiques.
MDM. Vous lisiez Koestler et Soljenitsyne à quinze ans ?
M. VALLS. Oui. Mauriac aussi, qui a
beaucoup compté pour moi, comme
beaucoup d’écrivains moins à la
mode aujourd’hui, Gide, Maurois,
Martin du Gard… Ces lectures m’ont
presque été imposées car à la maison
nous n’avions pas la télévision. Je
vivais donc dans un milieu d’intellectuels.
Mes parents étaient très liés,
parmi d’autres, au philosophe Vladimir
Jankélévitch, à Yves Jaigu alors
directeur de France Culture, ou encore
à l’écrivain cubain Alejo Carpentier…
Ma formation a été d’abord littéraire
avant d’être politique. Mais, dès la
première au lycée Charlemagne, j’ai
été très marqué par L’Archipel du Goulag
de Soljenitsyne – son passage sur
Apostrophes – et séduit par les nouveaux
philosophes. J’ai lu avec passion
le livre de Bernard-Henri Lévy,
La Barbarie à visage humain. Plus
tard, la lecture de François Furet, Penser
la Révolution française, m’a renforcé
dans le sentiment qu’il fallait
séparer le bon grain de la Révolution
(1789 et les droits de l’homme) de
l’ivraie (1793 et la Terreur). Aujourd’hui
encore, beaucoup, à gauche,
continuent d’admirer Robespierre et
Saint-Just et considèrent la Révolution
comme un bloc… Ils n’ont pas lu
attentivement Jaurès. Ils restent sous
l’influence des historiens marxistes
qui ont pendant longtemps monopolisé
l’historiographie révolutionnaire.
Pour parler de figures plus contemporaines,
je n’ai jamais partagé l’attraction
d’une partie de la gauche française – qui perdure – pour le castrisme.
Certes, je comprends la séduction
opérée par les premiers temps de
l’expérience cubaine. Mais avec un
peu de recul, il est difficile, aujourd’hui,
de trouver la moindre excuse à
ce qui est une dictature. L’anti-impérialisme
américain ne peut pas tout
justifier.
Alors que d’autres, dans leur jeunesse,
voulaient faire la révolution, la motivation
fondatrice de mon engagement
c’est la liberté, la démocratie, la philosophie
des Lumières… D’où mon
intérêt pour le combat, à la fin des
années 1970, en faveur de l’abolition
de la peine de mort. On est à l’époque
des dernières exécutions en France.
Je suivais les plaidoiries de Robert
Badinter qui faisaient écho aux écrits
communs de Koestler et Camus
contre la peine capitale. C’est aussi la
fin du giscardisme avec ses scandales
et les lois sécurité et liberté portées
par Alain Peyrefitte. Je pense déjà, à
l’époque, que la gauche doit apporter
plus de liberté, mais pas le « Grand
Soir ». Je n’appartiens pas à la énération
des soixante-huitards mais plutôt
à la « bof génération », symbolisée
par la candidature de Coluche et par le
désintérêt pour la politique. C’est une
génération qui ne croit pas à la révolution
mais qui se retrouvera dans le
combat moral de SOS-Racisme.
MDM.Et Michel Rocard ?
M. VALLS. En 1978, je suis encore un
gamin quand je découvre à la télévision,
chez des amis, la figure de
Michel Rocard. Dans ma famille, Mitterrand
n’avait pas bonne presse. Mon
père, arrivé en France en 1948,
connaissait depuis longtemps cet
homme politique au style légèrement
suranné. Pour les gens de sa génération,
Mitterrand c’était aussi la
guerre d’Algérie. Je suivais de près ce
qui se passait en Espagne, avec la
montée en puissance du jeune Felipe
Gonzáles qui, lui, refondait le parti
socialiste espagnol en rupture avec le
marxisme. En terminale, mais surtout
dès mes premiers jours à l’université
de Tolbiac, j’ai envie de m’engager au
PS, ayant le sentiment qu’il est l’outil
du changement. Et je choisis Rocard,
dès le début, car je suis séduit par son
réalisme et sa modernité.
Mon engagement est stimulé par la
victoire de mai 1981 mais il y a également
une part de hasard, de circonstances.
Je suis étudiant en droit puis
en histoire à la fac de Tolbiac, où se
retrouvent toute la gauche et l’extrême
gauche universitaires. Ailleurs peutêtre
n’aurais-je pas été aussi politisé ?
Là, j’ai rencontré Stéphane Fouks et
Alain Bauer, qui étaient jeunes rocardiens
et qui sont devenus des amis.
Mais j’ai fait aussi la connaissance de
leaders étudiants trotskistes qui ont
rejoint ensuite le PS comme Julien
Dray ou Jean-Christophe Cambadélis.
À cette époque, Michel Rocard est
marginalisé. Comme peu de jeunes le
soutiennent au sein du PS, je rentre
rapidement et facilement dans le staff
rocardien, et je me retrouve très vite à
la direction des Jeunes socialistes pour
représenter son courant. Au-delà des
convictions, je me suis laissé entraîner
dans un mouvement qui m’a
amené à prendre des responsabilités,
à prendre goût à la chose publique, à
m’engager dans ma section, ma fédération
à Paris, puis en banlieue où j’ai
beaucoup appris.
Cela m’a conduit à me faire élire
conseiller régional d’Île-de-France à
vingt-trois ans, en 1986. À partir de là,
la politique devient une grande partie
de ma vie. J’ai été l’assistant parlementaire
de Robert Chapuis, député
de l’Ardèche, et j’ai travaillé avec des
gens remarquables comme Michel de
Lafournière, Alain Bergougnioux,
Jean-Paul Huchon, Guy Carcassonne,
Tony Dreyfus… Je leur dois beaucoup.
Et j’ai eu surtout la chance d’être au
cabinet de Michel Rocard àMatignon
entre 1988 et 1991. Je peux dire que
j’ai été formé par le rocardisme qui
restera une vraie école de pensée.
MDM. Le destin de la France aurait-il été différent si Michel Rocard avait été élu président en 1981 ?
M.VALLS. La politique-fiction, c’est toujours
très compliqué et… très tentant.
L’histoire même de la gauche française
est marquée par ce « remords du pouvoir
», par l’expérience « inachevée »
d’un pouvoir que nous n’avons jamais
su garder. Ce serait facile d’imaginer
qu’avec Rocard tout aurait été différent.
Ce serait injuste, aussi.
Je ne veux pas caricaturer François
Mitterrand. Son génie stratégique et
tactique a conduit à la victoire en
1981. Il a représenté l’espoir pour des
millions d’hommes et de femmes. Sur
les sujets déjà évoqués et qui faisaient
clivage au sein de la gauche, ses prises
de position démontraient une réelle
vision. Par exemple, François Mitterrand
a soutenu Felipe Gonzáles et
Mário Soares contre le repli communiste
et les utopies gauchistes. Il a fait
preuve d’autorité sur ses proches,
comme Joxe ou Chevènement qui,
eux, rêvaient d’une révolution dans
ces pays. François Mitterrand était sur
beaucoup de points plus proche de
Michel Rocard que des « mitterrandistes
». Mais il était très habile au
plan tactique. La longue période d’opposition,
depuis 1958, tout comme la
force du parti communiste dans notre
pays, rendait difficile la conquête du
parti socialiste par Michel Rocard.
On peut d’ailleurs s’interroger : sans
leur rivalité personnelle, si Mitterrand
et Rocard s’étaient entendus – comme
ce fut le cas en 1977 au congrès de
Nantes, où Chevènement avait été
rejeté dans l’opposition interne au PS
–, Mitterrand aurait peut-être été
moins tributaire de son aile gauche.
Enfin, une victoire de Michel Rocard,
au congrès de Metz en 1979 puis à
l’élection présidentielle de 1981, aurait
sans doute accéléré la « normalisation »
de la gauche française par rapport à la
social-démocratie européenne.
Cependant, dès 1983, l’utopie socialiste
prend fin et très vite Laurent
Fabius et Pierre Bérégovoy imposent
une politique économique et budgétaire
adaptée au monde tel qu’il est.
La perspective européenne remplace
peu à peu celle de la rupture avec le
capitalisme. Nous entrons donc dans
une autre phase qui n’a jamais été
véritablement théorisée.
MDM.Il existe aujourd’hui deux explications
à propos de la crise du socialisme
français. La première remet en
cause le projet socialiste lui-même :
idéologie dépassée, inadaptation à un
monde moderne et mondialisé. La
seconde considère la crise comme uniquement
française et cite les contreexemples
des pays de l’Europe du Nord, voire de l’Espagne. Où vous situez-vous entre ces deux explications de la crise ?
M. VALLS.Mes origines familiales et
culturelles m’incitent à la curiosité.
J’ai toujours regardé ce qui se passait
ailleurs et je crois, en effet, qu’il y a
des spécificités françaises à la crise de
la gauche. Elles remontent à la
construction du socialisme à la fin du
XIXe et au début du XXe siècle.
La controverse Bernstein-Kautsky, au
sein de la social-démocratie allemande
puis européenne, n’a jamais
été totalement réglée en France. Bernstein
voulait réviser l’analyse marxiste
pour l’adapter au XXe siècle naissant, et
surtout renoncer à la chimère d’un
renversement du capitalisme. Kautsky
se posait en gardien de l’orthodoxie.
Cette controverse est très chère à
Rocard et il passait souvent des heures
à nous la rappeler. Dans notre pays,
elle a été relayée par Jaurès et Guesde.
Mais ils l’ont fait à la manière française,
avec un discours très à gauche,
presque caricatural, y compris chez
Jaurès qui était pourtant le plus
proche de Bernstein mais qui voulait,
avant tout, préserver l’unité des socialistes.
Il en a résulté une sorte de schizophrénie
dont Guy Mollet a été la
caricature : un discours très à gauche
et une pratique opportuniste, une fois
au pouvoir.
En France, malgré la tempérance du
climat, la douceur des paysages et
notre art de vivre, on déteste la modération,
on aime les discours durs, les
envolées lyriques, les appels à la rupture.
Prenez les responsables socialistes.
Dans leurs départements, dans
leurs villes, ce sont souvent des gestionnaires
paisibles et réalistes qui
favorisent le développement de l’économie
privée, qui discutent avec les
entrepreneurs. Or, dès qu’ils passent la
porte du siège du parti, rue de Solferino,
beaucoup d’entre eux se découvrent
une âme anticapitaliste et se lancent
dans de grands discours.
La rhétorique du PCF – qui a pourtant
sa propre histoire nationale (la Résistance,
la gestion des villes…) – a trop
longtemps porté l’empreinte du style
soviétique. Ce type de discours a pesé
de tout son poids au sein de la gauche
et imposé une lecture de l’Histoire et
une forme d’ouvriérisme qui mettaient
en cause l’idée même de démocratie
parlementaire. Moins inféodé à Moscou
et marqué par Gramsci, le parti
communiste italien a su mieux négocier
l’effondrement du marxisme-léninisme
et la sortie du communisme. Il y
a donc une crise spécifique de la
gauche en France qui est due à l’absence
d’une vraie culture réformiste.
Une certaine vulgate marxiste, présente
dans toute la gauche française et parmi
certains intellectuels, nous a empêchés
de théoriser les évolutions de la société.
J’aimerais que nos références intellectuelles
et politiques soient celles d’Albert
Camus et de Pierre Mendès
France.
Mais on aime le verbe, en France, et
pas seulement à gauche ! Le général
de Gaulle en a été le modèle avec ce
génie, cette capacité à redonner de
l’espoir en compensant la perte de
l’empire colonial par l’exaltation de
la puissance industrielle ou de l’arme
nucléaire. De Vercingétorix à Bonaparte,
la France aime ceux qui s’identifient
à une épopée même si après
elle déchante.
MDM.Mais la crise de la gauche n’est
pas propre à la France ?
M.VALLS.Cette crise du socialisme français
s’inscrit dans une crise plus générale
de la social-démocratie, de l’idée
même de progrès en Europe et dans le
monde. Le mot socialisme désigne un
projet politique né au XIXe siècle. Or,
deux événements mettent en cause son identité même depuis la fin des
années 1980 : la globalisation économique
et la chute du mur de Berlin.
Nous pensions naïvement que la mort
de l’Union soviétique scellait la victoire
définitive du socialisme démocratique
incarné par Blum dans son
discours du congrès de Tours de 1920.
Nous n’avions pas perçu que, nous
étant affirmés en opposition au communisme,
nous perdions avec lui à la
fois un cousin et un adversaire, mais
aussi les références qui donnaient un
sens à notre existence. L’autre référence
qui a été touchée de plein fouet
avec la globalisation économique,
c’est l’État providence pleinement lié
à la social-démocratie.
L’Histoire ne s’est évidemment pas
arrêtée mais nous vivons dans un
monde où n’existe plus d’autre système
que celui de l’économie de marché.
Toutes les références utilisées
pendant un siècle et demi par le mouvement
socialiste sont ainsi mises en
cause. Une dynamique s’est épuisée
partout dans le monde, y compris les
formes les plus accomplies de la
social-démocratie qui sont restées au
pouvoir très longtemps dans les pays
nordiques.
Dans ces sociétés essentiellement protestantes,
fortes de leur culture du
compromis, désormais, des droites
conservatrices et libérales gouvernent.
Souvent d’ailleurs les systèmes
sociaux n’ont survécu que parce que
les sociaux-démocrates ont rétabli les
comptes publics en menant des
réformes lourdes, structurantes,
acceptées par la population car négociées
avec des syndicats puissants. Ce
n’est donc pas seulement la gauche
française qui est en crise, mais aussi le
modèle social-démocrate.
MDM.Et le New Labor de Tony Blair ?
M. VALLS. La « troisième voie » définie
par Anthony Giddens a représenté
une réponse à la crise de la socialdémocratie.
Bien sûr, l’expérience
blairiste est d’abord adaptée à un
pays, la Grande-Bretagne, marqué par
un travaillisme étatiste et le thatchérisme
qui a profondément bouleversé
la société britannique et sur lequel
Blair ne pouvait pas revenir. Mais
aujourd’hui cette « troisième voie » a
montré ses limites. Ainsi, Schröder,
un temps séduit, est revenu à une
conception plus classique de l’action
sociale-démocrate tout en menant des
réformes difficiles et courageuses. La
relation franco-allemande, liée à la
place de l’Allemagne dans l’Union
européenne, s’est également imposée
au chancelier.
MDM. Et le parti démocrate américain
?
M.VALLS. J’ai eu la chance de suivre de
très près les conventions du parti
démocrate américain au cours desquelles
Clinton a été désigné en 1992
puis redésigné en 1996. J’ai aussi
assisté au début de ses campagnes,
j’ai observé l’évolution de son parti.
La gauche américaine cherchait à
comprendre les raisons de ses échecs.
Clinton avait compris que le parti
démocrate ne pouvait plus être seulement
le parti des ouvriers, des minorités
ethniques, qu’il devait se doter
d’un discours de rassemblement
adressé à toute la société américaine,
comme Barack Obama aujourd’hui…
Cette réflexion des démocrates américains
a influencé considérablement
le travaillisme de Blair, de Brown et
Mandelson. Ils ont tenté d’inventer
une gauche adaptée à la mondialisation
et à la crise du « Well Fare
State », l’État providence.
Les États-Unis sont un pays parfois
agaçant par bien des aspects, mais
aussi extraordinaire par certains
autres : c’est une nation de pionniers
et d’immigration, toujours à la
recherche d’une « nouvelle frontière ».
J’admire profondément les États-Unis.
Il faut toujours être attentif à ce que
pensent les intellectuels et les responsables
politiques américains. Au-delà des shows et de la communication,
la campagne des primaires est
aussi très intéressante. Du point de
vue des programmes, par exemple, ce
qui est avancé sur la protection sociale
mérite notre attention. Nous avons à
apprendre de la gauche américaine.
Je raconte souvent qu’en 1980 lorsque
j’ai adhéré à la section PS du IVe arrondissement
de Paris, le qualificatif le
moins insultant était « social-démocrate
», même si c’était déjà un début
d’excommunication, et le pire c’était
« gauche américaine », termes
employés par le CERES de Jean-Pierre
Chevènement pour jeter l’opprobre
sur les amis de Michel Rocard. Mais,
pour moi, « gauche américaine » ce
n’est pas une insulte. Bien au
contraire !
MDM.Peut-on aujourd’hui parler d’un
projet socialiste commun pour l’Europe,
qui serait porté par un parti
socialiste européen ? Ou alors les spécificités
de chaque pays conduisentelles les partis socialistes à être de plus en plus nationaux?
M.VALLS. Je crois à la spécificité des histoires
nationales. On ne peut pas comprendre
l’atlantisme de la Grande-
Bretagne sans regarder ce qui s’est
passé entre Churchill et Roosevelt
pendant la Seconde Guerre mondiale
et l’inversion du rapport de forces en
faveur des États-Unis d’Amérique. On
ne peut pas comprendre l’Allemagne
non plus, si l’on n’observe pas sa relation
avec le centre de l’Europe et si on
oublie sa division pendant quarantecinq
ans. On ne peut pas comprendre
la France sans avoir étudié de près son
histoire, sa recherche de la grandeur,
son regard à la fois atlantique et méditerranéen.
Mais le PS s’inscrit dans un mouvement
international. De ce point de
vue, la social-démocratie européenne
porte la responsabilité d’un grave
échec politique à la fin des années
1990. À ce moment-là, rappelonsnous
: Blair, schröder, Jospin,
d’Alema… à l’exception de l’Espagne,
la gauche dirige les principaux pays
européens. Elle a la possibilité de
mener des politiques économiques,
fiscales, budgétaires communes et de
porter un projet commun pour
répondre au double défi de la globalisation
économique et de la fin du
communisme en Europe.
Mais la social-démocratie est divisée.
En 1997, juste après l’élection de Lionel
Jospin, au congrès du parti socialiste
européen, à Malmö, l’équipe de
Blair organise une mise en scène pour
bien marquer la différence entre son
New Labour et l’Old Labour de Jospin.
Cependant, dans les coulisses, on
tente des rapprochements. Durant les
années 1997-2002, conseiller très
proche du Premier Ministre, j’ai assisté
à plusieurs discussions entre Blair et
Jospin : le Premier ministre britannique
cherchait à convaincre son
homologue français qu’il était de
gauche ; il lui répétait souvent que ses
recettes étaient de gauche, mais adaptées
à ce qu’était devenue la société
britannique. On ne reviendrait pas,
disait-il, sur la réforme de l’État, ni sur
une fiscalité devenue un puissant
moteur de promotion des classes
moyennes, on ne reconstruirait pas
les mines qui avaient été fermées, on
ne ressusciterait pas des syndicats
dominés par des courants trotskistes
et opposés à toute réforme… J’ai la
conviction que les points de convergence
entre Blair et Jospin étaient
beaucoup plus importants que les
divergences.
J’ai vu de près à la fois notre capacité à
mener une politique de gauche
moderne et notre incapacité à la théoriser.
Nous nous sommes enfermés
dans l’idée que notre gouvernement
était le plus à gauche d’Europe. Nous
étions persuadés que les autres, tenant
un discours plus moderne, étaient en
train de pactiser avec les idées de « l’ennemi
libéral ». Nous utilisions les critères
de nos alliés communistes et de la
gauche conservatrice du PS pour nous
définir vis-à-vis de Blair et Schröder.
Notre enfermement hexagonal, l’atlantisme
britannique, l’absence de
grands leaders européens, sans oublier
notre cohabitation, ont sans doute
contribué à cet échec. Pour autant,
faut-il en conclure l’impossibilité de
tout projet politique européen ? Je ne
m’y résigne pas.
MDM. Pouvez-vous esquisser les grandes lignes d’un projet socialiste
européen ?
M. VALLS.Un projet social-démocrate
européen devrait réguler les folies du
capitalisme financier à travers des
instruments puissants sur le plan
monétaire et favoriser la croissance,
par des investissements en matière de
recherche et ’innovation, sur le plan
budgétaire. Ce projet pourrait réunir
non seulement la gauche mais aussi
une partie de la démocratie chrétienne
qui reste fidèle au modèle rhénan
et à un discours volontariste : je
pense à la CDU, au Luxembourgeois
Junker, dont le pays a toujours joué
un rôle important dans la construction
européenne, je pense aussi à
François Bayrou… Beaucoup peuvent
y participer, mais la social-démocratie
est la seule force motrice possible à
l’échelle européenne.
La gauche européenne a le rôle historique
d’inventer les outils de la régulation
face à la Chine ou aux États-
Unis. Mais elle manque cruellement
de leaders et pas seulement en France.
On verra peut-être avec José Luis
Zapatero… Aura-t-il la volonté,
comme Gonzáles, de s’investir dans
la construction européenne ? Cela n’a
pas été le cas jusqu’à maintenant. Et
demain Veltroni ? La gauche italienne
se trouve dans une situation très difficile
mais le maire de Rome porte un
projet clair et moderne qui peut changer
la donne. L’Allemagne a la capacité
de faire surgir des leaders de ses
Länder – on l’a vu avec Schröder – qui
s’imposent à la direction du SPD. Tony
Blair a été et reste incontestablement
un leader, mais son suivisme vis-à-vis
des États-Unis est un obstacle.
Sans de grands leaders européens, il
est encore plus difficile d’avancer à
vingt-sept… J’étais sceptique quant
au projet de Constitution européenne
mais j’ai voté des deux mains l’élargissement
aux pays de l’Est qui
voyaient dans l’Union la possibilité de
page
suivante
|