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Le Meilleur des Mondes n°7 ! * printemps 2008


entretien avec manuel valls

« LE PS DOIT CHANGER DE NOM »

______________________________ avec gérard grunberg et michel taubmann ______________________________
Manuel Valls est membre de la direction du parti socialiste, maire d’Évry et député de l’Essonne.Depuis l’élection présidentielle de 2007, il préconise une refondation du PS. Sollicité par N. Sarkozy pour faire partie de son gouvernement d’ouverture, il a refusé la proposition. Il a publié Les Habits neufs de la gauche
(R. Laffont, 2006).

La gauche française saura-t-elle se rénover ? La question se pose avec plus d’acuité depuis les dernières élections municipales. Beaucoup dans ses rangs espèrent une alternance résultant presque mécaniquement de l’impopularité de la droite.Ce n’est pas l’opinion de Manuel Valls. À la fois intellectuel et homme de terrain, le député-maire d’Évry prône une remise en cause de tous les dogmes du parti socialiste.
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LE MEILLEUR DES MONDES. Contrairement à beaucoup de dirigeants socialistes de votre génération, vous n’avez jamais
éprouvé la moindre sympathie pour
l’extrême gauche, pour le  communisme, pour la Révolution bolchevique. Vous avez pourtant commencé à militer, très jeune, vers quinze ans, à la fin des années 1970.Mais à cette époque, en adhérant au parti socialiste, vous ralliez directement l’aile la plus modérée, vous êtes rocardien plutôt que mitterrandiste. Quel a été votre cheminement ?

MANUEL VALLS. Né à Barcelone, je suis issu d’une famille catalane du côté de mon père et suisse italienne du côté de ma mère. J’ai baigné dans un milieu artistique, mon père étant
peintre. Sur le plan politique, ma
famille paternelle était républicaine,
modérée, catholique et antifranquiste.
Mais les discussions familiales, marquées par les souvenirs de la guerre d’Espagne, traduisaient également le rejet du stalinisme. Car la guerre civile en Catalogne, ce fut aussi la brutalité et l’élimination physique de tous ceux qui n’étaient pas dans la ligne de Moscou comme les militants du POUM d’Andreu Nin. C’est donc  l’antitotalitarisme – insufflé par mon père –, la lecture, par  exemple, des oeuvres de Koestler (Le Testament espagnol, Le Zéro et l’Infini) et, plus tard, de Soljenitsyne
qui sont, sans doute, à l’origine de mes convictions politiques.

MDM. Vous lisiez Koestler et Soljenitsyne à quinze ans ?
M. VALLS. Oui. Mauriac aussi, qui a beaucoup compté pour moi, comme beaucoup d’écrivains moins à la mode aujourd’hui, Gide, Maurois, Martin du Gard… Ces lectures m’ont presque été imposées car à la maison nous n’avions pas la télévision. Je vivais donc dans un milieu d’intellectuels. Mes parents étaient très liés, parmi d’autres, au philosophe Vladimir Jankélévitch, à Yves Jaigu alors directeur de France Culture, ou encore à l’écrivain cubain Alejo Carpentier… Ma formation a été d’abord littéraire avant d’être politique. Mais, dès la première au lycée Charlemagne, j’ai été très marqué par L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne – son passage sur Apostrophes – et séduit par les nouveaux philosophes. J’ai lu avec passion le livre de Bernard-Henri Lévy, La Barbarie à visage humain. Plus tard, la lecture de François Furet, Penser la Révolution française, m’a renforcé dans le sentiment qu’il fallait séparer le bon grain de la Révolution (1789 et les droits de l’homme) de l’ivraie (1793 et la Terreur). Aujourd’hui encore, beaucoup, à gauche, continuent d’admirer Robespierre et Saint-Just et considèrent la Révolution comme un bloc… Ils n’ont pas lu attentivement Jaurès. Ils restent sous l’influence des historiens marxistes qui ont pendant longtemps monopolisé l’historiographie révolutionnaire. Pour parler de figures plus contemporaines, je n’ai jamais partagé l’attraction d’une partie de la gauche française – qui perdure – pour le castrisme. Certes, je comprends la séduction opérée par les premiers temps de l’expérience cubaine. Mais avec un peu de recul, il est difficile, aujourd’hui, de trouver la moindre excuse à ce qui est une dictature. L’anti-impérialisme américain ne peut pas tout justifier. Alors que d’autres, dans leur jeunesse, voulaient faire la révolution, la motivation fondatrice de mon engagement c’est la liberté, la démocratie, la philosophie des Lumières… D’où mon intérêt pour le combat, à la fin des années 1970, en faveur de l’abolition de la peine de mort. On est à l’époque des dernières exécutions en France. Je suivais les plaidoiries de Robert Badinter qui faisaient écho aux écrits communs de Koestler et Camus contre la peine capitale. C’est aussi la fin du giscardisme avec ses scandales et les lois sécurité et liberté portées par Alain Peyrefitte. Je pense  déjà, à l’époque, que la gauche doit apporter plus de liberté, mais pas le « Grand Soir ». Je n’appartiens pas à la  énération
des soixante-huitards mais plutôt à la « bof génération », symbolisée par la candidature de Coluche et par le désintérêt pour la politique. C’est une génération qui ne croit pas à la révolution mais qui se retrouvera dans le combat moral de SOS-Racisme.

MDM.Et Michel Rocard ?
M. VALLS. En 1978, je suis encore un gamin quand je découvre à la télévision, chez des amis, la figure de Michel Rocard. Dans ma famille, Mitterrand n’avait pas bonne presse. Mon père, arrivé en France en 1948, connaissait depuis longtemps cet homme politique au style légèrement suranné. Pour les gens de sa génération, Mitterrand c’était aussi la guerre d’Algérie. Je suivais de près ce qui se passait en Espagne, avec la montée en puissance du jeune Felipe Gonzáles qui, lui, refondait le parti socialiste espagnol en rupture avec le marxisme. En terminale, mais surtout dès mes premiers jours à  l’université de Tolbiac, j’ai envie de m’engager au PS, ayant le sentiment qu’il est l’outil du changement. Et je choisis  Rocard, dès le début, car je suis séduit par son réalisme et sa modernité. Mon engagement est stimulé par la victoire de mai 1981 mais il y a également une part de hasard, de circonstances. Je suis étudiant en droit puis en histoire à la fac de Tolbiac, où se retrouvent toute la gauche et l’extrême gauche universitaires. Ailleurs peutêtre n’aurais-je pas été aussi  politisé ? Là, j’ai rencontré Stéphane Fouks et Alain Bauer, qui étaient jeunes rocardiens et qui sont devenus des amis.
Mais j’ai fait aussi la connaissance de leaders étudiants trotskistes qui ont rejoint ensuite le PS comme Julien Dray ou Jean-Christophe Cambadélis. À cette époque, Michel Rocard est marginalisé. Comme peu de jeunes le soutiennent au sein du PS, je rentre rapidement et facilement dans le staff rocardien, et je me retrouve très vite à la direction des Jeunes socialistes pour représenter son courant. Au-delà des convictions, je me suis laissé entraîner dans un mouvement qui m’a
amené à prendre des responsabilités, à prendre goût à la chose publique, à m’engager dans ma section, ma fédération à Paris, puis en banlieue où j’ai beaucoup appris. Cela m’a conduit à me faire élire conseiller régional d’Île-de-France à vingt-trois ans, en 1986. À partir de là, la politique devient une grande partie de ma vie. J’ai été l’assistant parlementaire de Robert Chapuis, député de l’Ardèche, et j’ai travaillé avec des gens remarquables comme Michel de Lafournière, Alain Bergougnioux, Jean-Paul Huchon, Guy Carcassonne, Tony Dreyfus… Je leur dois beaucoup. Et j’ai eu surtout la chance d’être au cabinet de Michel Rocard àMatignon entre 1988 et 1991. Je peux dire que j’ai été formé par le rocardisme qui
restera une vraie école de pensée.

MDM. Le destin de la France aurait-il été différent si Michel Rocard avait été élu président en 1981 ?
M.VALLS. La politique-fiction, c’est toujours très compliqué et… très tentant. L’histoire même de la gauche française est marquée par ce « remords du pouvoir », par l’expérience « inachevée » d’un pouvoir que nous n’avons jamais su garder. Ce serait facile d’imaginer qu’avec Rocard tout aurait été différent. Ce serait injuste, aussi. Je ne veux pas caricaturer  François Mitterrand. Son génie stratégique et tactique a conduit à la victoire en 1981. Il a représenté l’espoir pour des millions d’hommes et de femmes. Sur les sujets déjà évoqués et qui faisaient clivage au sein de la gauche, ses prises de position démontraient une réelle vision. Par exemple, François Mitterrand a soutenu Felipe Gonzáles et Mário Soares contre le repli communiste et les utopies gauchistes. Il a fait preuve d’autorité sur ses proches, comme Joxe ou Chevènement qui,
eux, rêvaient d’une révolution dans ces pays. François Mitterrand était sur beaucoup de points plus proche de Michel Rocard que des « mitterrandistes ». Mais il était très habile au plan tactique. La longue période d’opposition, depuis 1958, tout comme la force du parti communiste dans notre pays, rendait difficile la conquête du parti socialiste par Michel Rocard.
On peut d’ailleurs s’interroger : sans leur rivalité personnelle, si Mitterrand et Rocard s’étaient entendus – comme ce fut le cas en 1977 au congrès de Nantes, où Chevènement avait été rejeté dans l’opposition interne au PS –, Mitterrand aurait peut-être été moins tributaire de son aile gauche. Enfin, une victoire de Michel Rocard, au congrès de Metz en 1979 puis à
l’élection présidentielle de 1981, aurait sans doute accéléré la « normalisation » de la gauche française par rapport à la
social-démocratie européenne. Cependant, dès 1983, l’utopie socialiste prend fin et très vite Laurent Fabius et Pierre Bérégovoy imposent une politique économique et budgétaire adaptée au monde tel qu’il est. La perspective européenne remplace peu à peu celle de la rupture avec le capitalisme. Nous entrons donc dans une autre phase qui n’a jamais été
véritablement théorisée.

MDM.Il existe aujourd’hui deux explications à propos de la crise du socialisme français. La première remet en cause le projet socialiste lui-même : idéologie dépassée, inadaptation à un monde moderne et mondialisé. La seconde considère la crise comme uniquement française et cite les contreexemples des pays de l’Europe du Nord, voire de l’Espagne. Où vous situez-vous entre ces deux explications de la crise ?
M. VALLS.Mes origines familiales et culturelles m’incitent à la curiosité. J’ai toujours regardé ce qui se passait ailleurs et je crois, en effet, qu’il y a des spécificités françaises à la crise de la gauche. Elles remontent à la construction du socialisme à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La controverse Bernstein-Kautsky, au sein de la social-démocratie allemande puis européenne, n’a jamais été totalement réglée en France. Bernstein voulait réviser l’analyse marxiste pour l’adapter au XXe siècle naissant, et surtout renoncer à la chimère d’un renversement du capitalisme. Kautsky se posait en gardien de l’orthodoxie. Cette controverse est très chère à Rocard et il passait souvent des heures à nous la rappeler. Dans notre pays,
elle a été relayée par Jaurès et Guesde. Mais ils l’ont fait à la manière française, avec un discours très à gauche, presque caricatural, y compris chez Jaurès qui était pourtant le plus proche de Bernstein mais qui voulait, avant tout, préserver l’unité des socialistes. Il en a résulté une sorte de schizophrénie dont Guy Mollet a été la caricature : un discours très à gauche et une pratique opportuniste, une fois au pouvoir. En France, malgré la tempérance du climat, la douceur des paysages et
notre art de vivre, on déteste la modération, on aime les discours durs, les envolées lyriques, les appels à la rupture. Prenez les responsables socialistes. Dans leurs départements, dans leurs villes, ce sont souvent des gestionnaires paisibles et réalistes qui favorisent le développement de l’économie privée, qui discutent avec les entrepreneurs. Or, dès qu’ils passent la porte du siège du parti, rue de Solferino, beaucoup d’entre eux se découvrent une âme anticapitaliste et se lancent dans de grands discours. La rhétorique du PCF – qui a pourtant sa propre histoire nationale (la Résistance, la gestion des villes…) – a trop longtemps porté l’empreinte du style soviétique. Ce type de discours a pesé de tout son poids au sein de la gauche et imposé une lecture de l’Histoire et une forme d’ouvriérisme qui mettaient en cause l’idée même de démocratie
parlementaire. Moins inféodé à Moscou et marqué par Gramsci, le parti communiste italien a su mieux négocier l’effondrement du marxisme-léninisme et la sortie du communisme. Il y a donc une crise spécifique de la gauche en France qui est due à l’absence d’une vraie culture réformiste. Une certaine vulgate marxiste, présente dans toute la gauche  française et parmi certains intellectuels, nous a empêchés de théoriser les évolutions de la société. J’aimerais que nos références intellectuelles et politiques soient celles d’Albert Camus et de Pierre Mendès France. Mais on aime le verbe, en France, et pas seulement à gauche ! Le général de Gaulle en a été le modèle avec ce génie, cette capacité à redonner de
l’espoir en compensant la perte de l’empire colonial par l’exaltation de la puissance industrielle ou de l’arme nucléaire. De Vercingétorix à Bonaparte, la France aime ceux qui s’identifient à une épopée même si après elle déchante.

MDM.Mais la crise de la gauche n’est pas propre à la France ?
M.VALLS.Cette crise du socialisme français s’inscrit dans une crise plus générale de la social-démocratie, de l’idée même de progrès en Europe et dans le monde. Le mot socialisme désigne un projet politique né au XIXe siècle. Or, deux  événements mettent en cause son identité même depuis la fin des années 1980 : la globalisation économique et la chute du mur de Berlin. Nous pensions naïvement que la mort de l’Union soviétique scellait la victoire définitive du socialisme démocratique incarné par Blum dans son discours du congrès de Tours de 1920. Nous n’avions pas perçu que, nous
étant affirmés en opposition au communisme, nous perdions avec lui à la fois un cousin et un adversaire, mais aussi les références qui donnaient un sens à notre existence. L’autre référence qui a été touchée de plein fouet avec la globalisation économique, c’est l’État providence pleinement lié à la social-démocratie. L’Histoire ne s’est évidemment pas arrêtée mais nous vivons dans un monde où n’existe plus d’autre système que celui de l’économie de marché. Toutes les références utilisées pendant un siècle et demi par le mouvement socialiste sont ainsi mises en cause. Une dynamique s’est épuisée
partout dans le monde, y compris les formes les plus accomplies de la social-démocratie qui sont restées au pouvoir très longtemps dans les pays nordiques. Dans ces sociétés essentiellement protestantes, fortes de leur culture du compromis, désormais, des droites conservatrices et libérales gouvernent. Souvent d’ailleurs les systèmes sociaux n’ont survécu que parce que les sociaux-démocrates ont rétabli les comptes publics en menant des réformes lourdes, structurantes, acceptées par la population car négociées avec des syndicats puissants. Ce n’est donc pas seulement la gauche française qui est en crise, mais aussi le modèle social-démocrate.

MDM.Et le New Labor de Tony Blair ?

M. VALLS. La « troisième voie » définie par Anthony Giddens a représenté une réponse à la crise de la socialdémocratie. Bien sûr, l’expérience blairiste est d’abord adaptée à un pays, la Grande-Bretagne, marqué par un travaillisme étatiste et le thatchérisme qui a profondément bouleversé la société britannique et sur lequel Blair ne pouvait pas revenir. Mais aujourd’hui cette « troisième voie » a montré ses limites. Ainsi, Schröder, un temps séduit, est revenu à une conception plus classique de l’action sociale-démocrate tout en menant des réformes difficiles et courageuses. La relation franco-allemande, liée à la place de l’Allemagne dans l’Union européenne, s’est également imposée au chancelier.

MDM. Et le parti démocrate américain ?
M.VALLS. J’ai eu la chance de suivre de très près les conventions du parti démocrate américain au cours desquelles Clinton a été désigné en 1992 puis redésigné en 1996. J’ai aussi assisté au début de ses campagnes, j’ai observé l’évolution de son parti. La gauche américaine cherchait à comprendre les raisons de ses échecs. Clinton avait compris que le parti démocrate ne pouvait plus être seulement le parti des ouvriers, des minorités ethniques, qu’il devait se doter
d’un discours de rassemblement adressé à toute la société américaine, comme Barack Obama aujourd’hui… Cette réflexion des démocrates américains a influencé considérablement le travaillisme de Blair, de Brown et Mandelson. Ils ont tenté d’inventer une gauche adaptée à la mondialisation et à la crise du « Well Fare State », l’État providence. Les États-Unis sont un pays parfois agaçant par bien des aspects, mais aussi extraordinaire par certains autres : c’est une nation de pionniers et d’immigration, toujours à la recherche d’une « nouvelle frontière ». J’admire profondément les États-Unis. Il faut toujours être attentif à ce que pensent les intellectuels et les responsables politiques américains. Au-delà des shows et de la communication, la campagne des primaires est aussi très intéressante. Du point de vue des programmes, par exemple, ce qui est avancé sur la protection sociale mérite notre attention. Nous avons à apprendre de la gauche américaine. Je raconte souvent qu’en 1980 lorsque j’ai adhéré à la section PS du IVe arrondissement de Paris, le qualificatif le moins insultant était « social-démocrate », même si c’était déjà un début d’excommunication, et le pire c’était « gauche américaine », termes employés par le CERES de Jean-Pierre Chevènement pour jeter l’opprobre sur les amis de Michel Rocard. Mais,
pour moi, « gauche américaine » ce n’est pas une insulte. Bien au contraire !

MDM.Peut-on aujourd’hui parler d’un projet socialiste commun pour l’Europe, qui serait porté par un parti socialiste européen ? Ou alors les spécificités de chaque pays conduisentelles les partis socialistes à être de plus en plus nationaux?

M.VALLS. Je crois à la spécificité des histoires nationales. On ne peut pas comprendre l’atlantisme de la Grande- Bretagne sans regarder ce qui s’est passé entre Churchill et Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale et l’inversion du rapport de forces en faveur des États-Unis d’Amérique. On ne peut pas comprendre l’Allemagne non plus, si l’on n’observe pas sa relation avec le centre de l’Europe et si on oublie sa division pendant quarantecinq ans. On ne peut pas comprendre la France sans avoir étudié de près son histoire, sa recherche de la grandeur, son regard à la fois atlantique et  méditerranéen. Mais le PS s’inscrit dans un mouvement international. De ce point de vue, la social-démocratie européenne
porte la responsabilité d’un grave échec politique à la fin des années 1990. À ce moment-là, rappelonsnous : Blair,  schröder, Jospin, d’Alema… à l’exception de l’Espagne, la gauche dirige les principaux pays européens. Elle a la possibilité de mener des politiques économiques, fiscales, budgétaires communes et de porter un projet commun pour répondre au double défi de la globalisation économique et de la fin du communisme en Europe. Mais la social-démocratie est divisée.
En 1997, juste après l’élection de Lionel Jospin, au congrès du parti socialiste européen, à Malmö, l’équipe de Blair organise une mise en scène pour bien marquer la différence entre son New Labour et l’Old Labour de Jospin. Cependant, dans les coulisses, on tente des rapprochements. Durant les années 1997-2002, conseiller très proche du Premier  Ministre, j’ai assisté à plusieurs discussions entre Blair et Jospin : le Premier ministre britannique cherchait à convaincre son homologue français qu’il était de gauche ; il lui répétait souvent que ses recettes étaient de gauche, mais adaptées à ce qu’était devenue la société britannique. On ne reviendrait pas, disait-il, sur la réforme de l’État, ni sur une fiscalité devenue un puissant moteur de promotion des classes moyennes, on ne reconstruirait pas les mines qui avaient été fermées, on ne ressusciterait pas des syndicats dominés par des courants trotskistes et opposés à toute réforme… J’ai la
conviction que les points de convergence entre Blair et Jospin étaient beaucoup plus importants que les divergences.
J’ai vu de près à la fois notre capacité à mener une politique de gauche moderne et notre incapacité à la théoriser. Nous nous sommes enfermés dans l’idée que notre gouvernement était le plus à gauche d’Europe. Nous étions persuadés que les autres, tenant un discours plus moderne, étaient en train de pactiser avec les idées de « l’ennemi libéral ». Nous utilisions les critères de nos alliés communistes et de la gauche conservatrice du PS pour nous définir vis-à-vis de Blair et Schröder. Notre enfermement hexagonal, l’atlantisme britannique, l’absence de grands leaders européens, sans oublier notre cohabitation, ont sans doute contribué à cet échec. Pour autant, faut-il en conclure l’impossibilité de tout projet politique européen ? Je ne m’y résigne pas.

MDM. Pouvez-vous esquisser les grandes lignes d’un projet socialiste européen ?
M. VALLS.Un projet social-démocrate européen devrait réguler les folies du capitalisme financier à travers des instruments puissants sur le plan monétaire et favoriser la croissance, par des investissements en matière de recherche et ’innovation, sur le plan budgétaire. Ce projet pourrait réunir non seulement la gauche mais aussi une partie de la démocratie chrétienne qui reste fidèle au modèle rhénan et à un discours volontariste : je pense à la CDU, au Luxembourgeois Junker, dont le pays a toujours joué un rôle important dans la construction européenne, je pense aussi à François Bayrou… Beaucoup peuvent y participer, mais la social-démocratie est la seule force motrice possible à l’échelle européenne.
La gauche européenne a le rôle historique d’inventer les outils de la régulation face à la Chine ou aux États- Unis. Mais elle manque cruellement de leaders et pas seulement en France. On verra peut-être avec José Luis Zapatero… Aura-t-il la volonté, comme Gonzáles, de s’investir dans la construction européenne ? Cela n’a pas été le cas jusqu’à maintenant. Et demain Veltroni ? La gauche italienne se trouve dans une situation très difficile mais le maire de Rome porte un projet clair et moderne qui peut changer la donne. L’Allemagne a la capacité de faire surgir des leaders de ses Länder – on l’a vu avec Schröder – qui s’imposent à la direction du SPD. Tony Blair a été et reste incontestablement un leader, mais son suivisme vis-à-vis des États-Unis est un obstacle. Sans de grands leaders européens, il est encore plus difficile d’avancer à vingt-sept… J’étais sceptique quant au projet de Constitution européenne mais j’ai voté des deux mains l’élargissement aux pays de l’Est qui voyaient dans l’Union la possibilité de

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