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Il n’aimait pas les honneurs, encore moins les hommages, les superlatifs ou les compliments dont la presse, voire ses pairs désireux d’ exprimer leur reconnaissance, le gratifiait. Non, décidément, à ses yeux, il n’était ni « la mauvaise conscience d’Israël », ni « le dernier prophète de Jérusalem », ni « l’imprécateur provocateur ». S’il redoutait les distinctions, ce n’était pas par snobisme ou dédain envers ce qu’il aurait pu estimer comme des hochets dont les humains imparfaits sont friands. Fort de cette méfiance viscérale qu’il avait vis-à-vis du pouvoir, Leibowitz saisissait que les prix ont un prix : décernée directement ou indirectement par les autorités politiques, si la fonction manifeste d’une récompense est de distinguer une oeuvre, sa fonction latente, pensait-il, est de corrompre le lauréat. Il ne blâmait pas les jurys le plus souvent de bonne foi ; c’est surtout et avant tout la faiblesse du récipiendaire qu’ il redoutait. Accepter un prix suppose de la part du candidat couronné de montrer patte blanche ; c’est, assailli par la gratitude, risquer de céder aux sirènes du consensus. Que reste- t- il alors de l’indépendance de l’intellectuel bâtie patiemment, pied à pied, maintenue envers et contre tout ? Elle vacille et s’effondre aussitôt.
LE PRIX D’ISRAËL Ce scrupule, sans doute excessif sur la signification d’un prix, eut l’effet que l’on sait : pour résister à cette menace sourde, Leibowitz fut tenté de vérifier sur- le - champ sa liberté d’intellectuel en défiant le pouvoir, lequel avait passé outre ses lubies et ses provocations en lui décernant, du bout des lèvres, en 1993, la distinction majeure distribuée chaque année à l’occasion de l’anniversaire de la déclaration d’indépendance : le Prix d’ Israël. L’analogie hasardeuse entre l’action préventive d’une unité d’élite de l’armée israélienne et les attentats perpétrés par le Hamas était sa déclaration d’indépendance à lui, afin de rester, quoi qu’il en coûte, éveillé, vigilant, sans peur et sans reproche, incorruptible. Décidément le savant et le politique n’étaient pas du même monde et, par une provocation dont il avait le secret, il entendait bien signaler le panneau « danger frontière » que ce prix risquait, à ses yeux, d’abolir. Leibowitz renonçait finalement à une distinction qui lui était décernée pour mieux maintenir cette autre distinction entre pouvoir politique et pouvoir intellectuel à laquelle il tenait plus que tout. Ce n’est pas dans l’oeuvre de Bourdieu qu’il avait puisé ce concept, mais dans le judaïsme de ses pères attaché à discerner, à distinguer entre le profane et le sacré, entre les jours ordinaires et le jour du shabbat.
Au nom de la séparation des plans, dont il fut le vigilant gardien, il n’eut de cesse de combattre la confusion, l’interférence d’un domaine sur l’autre et réciproquement. Leibowitz affectionnait les catégories binaires et entendait maintenir leur pertinence, c’est- à- dire leur étanchéité, contre le règne de l’à-peu-près et de l’approximatif. C’est cette rigueur, que d’aucuns tiennent pour de la raideur, qui explique qu’on trouve chez lui, en des domaines bien divers, le refus d’une commune mesure entre morale et foi, science et foi, science et valeurs, valeurs humanistes et valeurs transcendantales, entre la Synagogue et l’État.
UN HOMME PUDIQUE Qui était cet homme ? Quel avait été son milieu familial ? Son parcours intellectuel et professionnel ? On ne sera pas étonné de lire que le récit de sa vie n’était pas son affaire, par modestie et pudeur mais aussi parce qu’il tenait en suspicion la reconstitution à laquelle se livre l’homme mûr, prêtant souvent à l’enfant ou au jeune homme qu’il fut des motifs qu’il n’ avait pas conçus. La distinction – une fois de plus – entre le domaine privé et le domaine public, entre la vie vécue et la mémoire rétrospective lui avait dicté sa réticence, sinon sa résistance, à se raconter. Parler de soi n’était à ses yeux qu’un divertissement, ainsi que l’entendait Pascal : un amusement plaisant mais inutile et, plus grave encore, une diversion par rapport à l’ essentiel. Il se prêtait difficilement à l’exercice lorsqu’on l’ interrogeait sur son passé : sa biographie, comme toute biographie au demeurant, ne rapporterait qu’une série de péripéties, une liste d’ avatars sans grand intérêt, et pour lui, à vrai dire, sans intérêt aucun. N’était-il pas, comme l’ avait écrit un autre illustre, un homme « fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui1 » ? Né en 1903 à Riga en Lettonie, au sein d’une famille fortunée, il eut le privilège d’accomplir ses études primaires et secondaires grâce à des précepteurs, son père se chargeant de lui fournir une éducation religieuse singulièrement précoce, puisque dès l’âge de dix ans le jeune Yeshayahou était initié à la pensée de Maimonide. Durant la guerre civile consécutive à la révolution russe, sa ville natale passant en alternance des Rouges aux Blancs, la famille Leibowitz émigre à Berlin en 1919. Il s’inscrit à la faculté des sciences en chimie et biologie.
L’idée de monter en Palestine le traverse. Il s’y rend en 1928, mais revient à Berlin pour entreprendre des études de médecine par « gymnastique intellectuelle». Toutefois, du fait de la montée du nazisme, il part en Suisse pour terminer son (second) doctorat et s’établit aussitôt après en Palestine en 1934. Accueilli à l’ Université hébraïque de Jérusalem, il y poursuit une brillante carrière, se spécialise dans la neurophysiologie, sans pour autant abandonner l’étude de la tradition religieuse où s’illustre particulièrement sa soeur Nehama.
HOMME DE PARADOXES Mais suffit-il de rapporter les faits, les événements, les choix qui ont compté dans son existence, de vérifier leur recoupement, leur croisement avec d’autres témoignages pour percer le mystère Leibowitz, l’énigme de sa personne comme celle de son succès ? Sans disqualifier une future biographie qui attend toujours son scribe, elle devra, pour être réussie, pour gagner son pari, révéler paradoxe sur paradoxe dont sa vie et son statut furent tissés, ce qui le rend, à bien des égard s, insaisissable. Juif religieux observant les 613 commandements, il revendiquait la séparation totale entre la religion d’Israël et l’État d’ Israël. À la fois homme de science et homme du Livre, qu’il n’a cessé d’interpréter, il fut aussi l’homme des livres, lesquels peuplaient son cerveau telle une immense bibliothèque couvrant de nombreux domaines de l’activité intellectuelle et artistique. L’intellectuel qui a tancé les premiers ministres, et notamment Ben Gourion et Begin, sans épargner l’institution militaire, fut pourtant un sioniste convaincu. Notons aussi ce troublant écart entre sa culture générale étendue à de multiples savoirs et l’étrange impression laissée par l’homme descendant dans l’arène publique de souvent se contenter de ciseler des phrases définitives, d’y revenir sans cesse, telles ces boutades ressassées à propos du Rabbinat défini comme « la prostituée de l’État d’Israël », du mur des Lamentations devenu, à ses yeux, une véritable diskotel, ou encore son couplet sur le patriotisme comme « dernier refuge du lâche », sur Golda Meir et « sa méchanceté scélérate » , et sur les soldats israéliens lors de la guerre du Liban en 1982 que Leibowitz avait qualifiés de « judéo- nazis » . Enfin, ce contraste entre son apparence physique – un vieux monsieur courbé, mal rasé, aux traits tirés, aux rides saillantes –, qui inspirait la compassion, et, émanant de ce même corps qui avait bien toute sa tête, une vitalité, une énergie, une combativité extraordinaires. Paradoxes multiples et contigus qui expliquent qu’il ait fasciné tout en n’ayant jamais cessé d’irriter. Prototype de l’intellectuel juif de la Diaspora maîtrisant tant de savoirs, de langues et de cultures, et qui en même temps était si israélien par son verbe haut et son franc- parler, ne faisant grâce à personne d’aucune erreur ni d’aucune concession. À culture étendue, personnalité riche et complexe. N’était-il pas quatre personnes en une seule : un homme de foi, un homme de science un ardent sioniste et un fougueux humaniste2 ? Décédé il y a plus de treize ans, le 18 août 1994, on peut se demander pourquoi Yeshayahou Leibowitz fascine encore et demeure, aux yeux des Israéliens, y compris ses adversaires, irremplaçable.
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