|
MYRIAM ENCAOUA. Un social-libéral tendance
blairiste d’un côté, une militante
républicaine issue du mouvement
associatif et de l’antiracisme de l’autre :
vous appartenez à deux gauches assez
différentes. Vous connaissiez-vous
auparavant et avez-vous été surpris
d’avoir été appelés ensemble dans un
gouvernement de droite par Nicolas
Sarkozy?
FADELA AMARA. Au sein du parti socialiste
non, je ne connaissais pas Jean-
Marie, mais en qualité de présidente
de Ni putes ni soumises, oui. Il y a
quelque temps, Jean-Marie m’a
reçue chez lui à Mulhouse, pour un
débat public sur la question des
femmes et des valeurs de la République.
Je ne suis pas surprise de le retrouver
parce que Jean-Marie, comme moi,
connaît l’urgence de l’action qu’il faut
mener pour les quartiers, la ville, la
France et l’Europe. Aujourd’hui, il faut
être dans l’action. C’est cela le changement
fondamental qui couvait
depuis des années mais qui s’est
révélé à l’occasion de cette élection
présidentielle : l’action prime sur
l’idéologie.
JEAN-MARIE BOCKEL. Je ne suis pas surpris
mais très heureux. Je suis en
bonne compagnie. Moi aussi, je privilégie
l’engagement et l’action. Je ne
connaissais Fadela que de réputation.
Michel Charzat (maire du XXe arrondissement
de Paris) m’avait demandé,
dans le cadre d’une tournée qu’il
organisait sur la laïcité, de recevoir
une personnalité engagée dans ce
combat. J’ai dit : « Oui, à condition
que ce soit Fadela Amara. » Je me souviens
très bien de cette soirée. Fadela
n’avait pas été épargnée. Les quelques
barbus au fond de la salle n’avaient
pas apprécié son discours ni son
franc-parler. Il y a eu des agressions
verbales un peu fortes. Fadela a su
garder son calme sans se laisser faire.
Ensuite, nous sommes allés dîner
ensemble et nous avons un peu mieux
fait connaissance.
MICHEL TAUBMANN. Quand vous avez été
nommés dans ce gouvernement, vous
avez tous les deux insisté sur votre fidélité
à la gauche.Qu’est-ce que ça signifie
« être de gauche » quand on est dans
le gouvernement Sarkozy-Fillon ? F. AMARA. Cette question taraude beaucoup
de gens. Particulièrement ceux
qui se disent de gauche et particulièrement
ceux qui ont des responsabilités
au parti socialiste. Je vais être
directe : je n’ai de compte à rendre à
personne. Cela dit, j’ai toujours considéré,
à travers ce que je suis, mon
identité propre, que j’étais une femme
de gauche.
Être de gauche pour moi, c’est avant
tout un combat. Un combat pour la
transformation sociale, le progrès,
l’émancipation des individus. Un
combat pour aboutir à une société qui
permet la liberté, l’égalité, la fraternité,
la laïcité aussi, puisqu’il faut
aujourd’hui encore en parler. Un combat
pour des valeurs telles que la solidarité,
le partage des richesses, etc.Alors, bien sûr, avec ces convictions,
arriver dans un gouvernement de
droite, cela peut paraître bizarre et
paradoxal. D’abord, il s’agit d’une
décision réfléchie. Je l’ai prise en
concertation, après avoir demandé
l’avis de beaucoup de gens, notamment
à gauche. Ensuite, au fondement
de cette décision il y a une certitude,
qui concerne les
responsabilités que j’ai accepté de
prendre dans ce gouvernement : la
question des banlieues est devenue
primordiale et urgente. Et moi qui
suis militante depuis des années, qui
ai les mains dans le cambouis depuis
si longtemps, je ne pouvais pas me
payer le luxe – surtout après les
émeutes de 2005 – de regarder passer
les trains sans rien faire.
La situation dans les quartiers n’est
plus acceptable, particulièrement
pour les gens qui y habitent. Pour
changer les choses, il faut passer de
la dénonciation à l’action. Je le redis.
Attendre la reconstruction de la
gauche et attendre qu’elle revienne au pouvoir serait un luxe inadmissible,
d’autant que – il faut quand même le
rappeler – lorsque la gauche était aux
affaires, on n’a pas vu grand-chose
venir en faveur des habitants des
quartiers en difficulté.
M. TAUBMANN. Avez-vous sollicité l’avis
de Julien Dray, alors porte-parole du
parti socialiste, dont vous avez toujours
été proche ? Quelle a été sa réaction
?
F. AMARA. Julien Dray est un ami de
longue date, je le connais depuis la
création de SOS-Racisme. Bien sûr, je
lui en ai parlé, je lui ai expliqué les
motivations profondes de ma décision.
Mais si vous voulez connaître sa
réaction, adressez-vous directement
à Julien Dray
M.ENCAOUA. Votre choix signifie-t-il que
l’action était devenue impossible à
gauche ?
F. AMARA. La gauche n’a pas mesuré la
gravité de la situation dans les quartiers
et l’ampleur de la dégradation du
tissu social. Elle a volontairement traité
le problème d’une certaine manière.
Avec le sentiment « généreux » de bien
s’occuper de « ses petits pauvres »,
notamment de « ses petits Arabes et
de ses petits blacks ». Cette conception
paternaliste a malheureusement mené
à une infantilisation des individus et,
à partir de là, à une déresponsabilisation
des habitants des quartiers vis-à-vis
de leur ville, de leur espace, et surtout
des valeurs qui cimentent le lien
social. Je pense que la gauche, à force
de tricoter les mailles du discours de
la victimisation, nous a menés à une
situation terrible.
De plus, le parti socialiste a raté, et
c’est tout aussi grave, l’intégration
politique de ses militants issus de l’immigration.
Je pense vraiment que la
direction du parti ne sait toujours pas
quoi faire de gens comme moi, si ce
n’est les utiliser pour exister à un
moment donné sur des thématiques
ciblées comme l’immigration ou la
question des banlieues. Au lieu de leur
ouvrir les portes de la diversité, en
améliorant la représentativité des
listes électorales, le parti a préféré les
enfermer dans les quartiers. À cet
égard, le sort réservé à Malek Boutih,
l’ancien président de SOS-Racisme, illustre bien ce mépris. Malek est un
militant issu des quartiers qui a parlé
avant tout le monde le langage de
« l’ordre juste », qui a fait un rapport
de grande qualité sur l’insécurité ;
Malek, c’est un « beur » qui s’est
engagé très clairement contre l’antisémitisme,
et il s’est fait insulter pour
cela dans certains milieux antiracistes.
Eh bien, lui, on l’a « parachuté » dans
une circonscription impossible, on a
tout fait pour l’empêcher d’être
député, la direction du parti a même
soutenu un candidat dissident contre
lui aux législatives. Évidemment, il a
été battu ! Pour résumer l’état d’esprit
de certains socialistes, tout le monde
sait qu’un dirigeant s’est moqué de la
« gauche tagine » à propos des candidats
issus de l’immigration.
Cependant, il serait injuste de noircir
à gros traits le tableau. Reconnaissons le
: la gauche a été capable de choses
extraordinaires. Elle a par exemple
réussi à libérer les immigrés d’un certain
nombre de carcans. François Mitterrand
leur a permis notamment
d’être des responsables associatifs à
travers SOS-Racisme et les mouvements
qui ont suivi ; les radios libres
ont déverrouillé beaucoup de choses,ça a aidé des gens comme moi à
prendre part au combat associatif.
C’est là toute l’ambivalence de la
gauche: d’un côté elle est assez intelligente
pour créer tout ça, de l’autre
elle est assez bornée pour s’enfermer
dans un aveuglement dangereux.
M.TAUBMANN. Et pour vous, Jean-Marie
Bockel, que signifie être de gauche
quand on est dans un gouvernement
de droite?
J.-M.BOCKEL. C’est peut-être la question
la plus difficile que vous nous posez
aujourd’hui. Depuis ma nomination
comme secrétaire d’État, je n’ai cessé
de le répéter, même si cela a parfois
suscité de l’ironie : « De gauche je suis,
de gauche je reste. »
Sur les valeurs que Fadela vient d’exprimer,
je me retrouve presque mot
pour mot. Je rajouterais les valeurs de
la gauche européenne, les nouveaux
outils, adaptés au monde d’aujourd’hui,
qu’elle a su inventer pour
conduire une politique progressiste.
Alors que, dans le même temps, le
parti socialiste français, fermé sur luimême,
n’a pas effectué son aggiornamento
et s’est détourné de sa nécessaire
modernisation tant idéologique
que structurelle.
J’ai été militant socialiste pendant
trente-quatre ans. Au fil de l’expérience
acquise et des responsabilités exercées,
j’ai beaucoup évolué dans mon
engagement. À vingt-trois ans, j’adhérais
au CERES de Jean-Pierre Chevènement
avant de suivre Jacques Delors
puis d’entreprendre, depuis près de
dix ans, une démarche de rénovation
sociale-libérale du PS. Les regards que
j’ai successivement portés sur ma
famille politique ont aussi évolué.
Durant ces années, j’ai été amené à
avaler beaucoup de couleuvres et je
mesure aujourd’hui, avec le recul,
combien j’ai été patient. J’ai toujours défendu mes idées dans les règles au
sein des congrès du parti. Je me suis
soumis au vote des militants. Je ne me
suis jamais caché. Certains disaient
même : « Mais qu’est-ce que tu fais
encore au PS ? Pourquoi tu restes ? »
Mon socialisme n’a pourtant rien
d’étonnant. Je défends des idées partagées
par l’essentiel des partis socialistes
européens. Pas uniquement par
les travaillistes anglais, auxquels on
me compare souvent, comparaison
que je ne renie pas, sans pour autant
confondre l’Angleterre et la France.
Ces idées, communes à toute la social-démocratie
européenne, cherchent à
réconcilier, avec pragmatisme, les
libertés et les solidarités, à unir l’efficacité
économique et le progrès social.
Elles supposent la mise en mouvement
de la société et des territoires.
Elles défendent la nécessité des règles,
des droits et des devoirs afin de garantir
la cohésion sociale.
J’ai essayé de faire passer ces audaces,
qui sont partout ailleurs des évidences,
depuis dix ans auprès de socialistes,
certes intelligents comme le soulignait
Fadela, mais qui me disaient souvent
en privé – y compris des dirigeants
comme Dominique Strauss-Kahn ou
François Hollande – que j’avais raison
et qui systématiquement faisaient tout
haut le contraire de ce qu’ils pensaient
tout bas.
M. WEITZMANN. Ce double discours au
sein du parti socialiste est-il la cause
de votre départ ?
J.-M. BOCKEL. Le véritable point de rupture
pour moi, même si je ne m’en
suis rendu compte qu’après, a été le
congrès du Mans en 2005. J’ai
défendu à ce congrès une motion,
« Pour un socialisme libéral », qui n’a
recueilli que 0,7 % des voix. Un résultat
piteux auprès des militants, alors
qu’au même moment un sondage
effectué pour Libération sur son site
Internet, soumettant à plus de 10 000
personnes, pour la plupart des sympathisants
du PS, plusieurs propositions,
sans indiquer les motions dont
elles étaient issues, créditait mon
t e x t e
de plus de 20 % des voix. Même si
mes idées recueillaient un écho
important auprès des électeurs de
gauche, même si de nombreux militants
me confiaient en privé qu’ils les
partageaient, le parti et sa direction
n’ont jamais été capables de dépasser
les synthèses tièdes et les compromis
boiteux. Faute de savoir trancher, nous n’avons pas pu présenter
aux Français une ligne politique
claire.
J’ai fait loyalement la campagne de
Ségolène Royal après avoir défendu
Dominique Strauss-Kahn pendant
notre primaire. Les deux ont brisé
quelques tabous, sur l’entreprise,
la mondialisation, ou encore les
35 heures, mais tout cela fut trop tardif
et encore partiel, les audaces personnelles
ne suffisant pas à nous libérer
d’un programme dont les flous
révélaient notre absence de projet
cohérent.
Progressivement, j’ai eu le sentiment
que les réformes nécessaires à l’avenir
de notre pays, qu’il s’agisse de compétitivité
économique ou de rénovation
de notre pacte social, n’étaient pas de
notre côté. D’autant que Nicolas Sarkozy
se montrait de plus en plus clairement
social-libéral et pragmatique,
bien éloigné des caricatures, outrancières
et inefficaces, qui servaient de
seule stratégie politique à la gauche.
À un moment donné, vous sentez
que vous êtes mûr, capable d’entendre
autre chose. Quand on vous
propose d’agir conformément à vos
idées, au-delà des clivages idéologiques
et partisans, même si c’est dur,
même si on sait que ce sont des
moments irréversibles, on franchit
le pas.
M.ENCAOUA. Beaucoup de choses ont été
dites et écrites sur les « ministres de l’ouverture
». Des mots comme « félons »,
« traîtres », « jaunes » ont été prononcés.
Comment avez-vous vécu cette
période de passage d’un camp à un
autre ?
J.-M. BOCKEL. J’ai été un peu agressé,
mais finalement pas tant que ça.
Quand j’ai appelé François Hollande
la veille de mon entrée au gouvernement
pour le lui dire, il m’a répondu :
« Je ne te comprends pas, mais au
moins tu ne nous as pas porté préjudice
comme d’autres. » De nombreux
responsables ou militants socialistes
m’ont témoigné une certaine bienveillance,
mêlant la compréhension et
la satisfaction de voir la gauche en état
de choc, contrainte à la rénovation.
Dans ma ville de Mulhouse, l’essentiel
de mes soutiens politiques a compris
ma décision et me demeure fidèle.
Même si ce fut difficile, mais compréhensible,
de voir certains, devenus des
amis, passer dans l’opposition. Auprès
de mes proches, ça n’a pas non plus
été évident. Nous avons eu de longues
discussions avec ma femme, mes
enfants, certains étaient pour, d’autres
contre. Mais à l’arrivée, une fois mon
choix fait, très peu d’amis m’ont
condamné en claquant la porte.
F. AMARA. En ce qui me concerne, c’est
incroyable, mais je n’ai été ni attaquée
ni insultée. Ma famille, mes parents,
mes frères et soeurs ont éprouvé un
grand sentiment de fierté. C’était la
reconnaissance d’un parcours chaotique
et difficile. Mon père a dit : «Hou
la la, où est-ce qu’elle va, la fille du
pauvre ? » Cette phrase m’a marquée,
parce qu’elle signifie quelque chose
dans sa bouche. J’ai perçu dans les
réactions beaucoup d’attentes : « Tu
vas être un peu aux manettes pour
changer la situation de ceux qui nous
ressemblent. »
En revanche, au sein de l’association
Ni putes ni soumises, les choses ont
été plus difficiles. Dans un premier
temps, les filles n’ont pas compris
pourquoi j’avais choisi d’entrer dans
un gouvernement de droite ; une partie
d’entre elles a été troublée. Mais
après réflexion, ça s’est bien passé.
Aujourd’hui, elles sont les premières à
me téléphoner pour me dire : « On a
besoin que tu nous aides dans les quartiers.
» Globalement donc, pas d’attaques
graves, mis à part peut-être celle
du président des Jeunes socialistes,
Razzye Hammadi, qui a osé écrire dans
un quotidien que les forces vives de ce
pays, c’est-à-dire les associations,
étaient inféodées au pouvoir. J’ai été
consternée de voir qu’il y avait encore
au parti socialiste des caporalistes prêts
à dégainer comme on appuie sur un
bouton. Ces apparatchiks devraient
savoir que c’est grâce aux associations,
à ces forces vives justement, que le lien
social tient encore tant bien que mal
dans les quartiers. S’ils perdaient moins
de temps à cogner en vain sur l’adversaire,
ils auraient encore le sens du réel
aujourd’hui. Bref, à part cette réaction
du MJS qui, vous pouvez le sentir, m’a
vraiment agacée, je n’ai pas eu à souffrir
de mon choix politique.
M. ENCAOUA. En vous écoutant, on a
l’impression que l’ouverture de Nicolas
Sarkozy s’applique non seulement
à des personnes, mais aussi à des idées.
Pourtant, quand on voit par exemple
la tonalité de sa réforme fiscale, en
faveur des plus riches, on a du mal à
saisir la part de gauche dans la politique
du président de la République….
J.-M. BOCKEL. En ce qui me concerne, si
je n’avais pas partagé un certain
nombre d’idées et de convictions avec
Nicolas Sarkozy, je ne l’aurais jamais
rejoint. Je ne suis plus au début de ma
vie politique, j’ai cinquante-sept ans,
j’ai déjà été ministre, mon problème
n’était pas de le redevenir à tout prix.
Il ne s’agit donc pas d’un ralliement
par défaut, et ce malgré toute la rancoeur
que je peux avoir vis-à-vis du
parti socialiste.
Déjà pendant la campagne de Nicolas
Sarkozy, j’avais des points de
convergence, non pas avec le discours
traditionnel de la droite, mais avec des
éléments du programme en matière
économique et sociale, au point qu’il
m’est arrivé de me sentir sur le fond
plus proche du candidat de l’UMP que
de la candidate du PS.
Par certains aspects, Nicolas Sarkozy
est un social-libéral. D’abord parce
qu’il est un homme pragmatique,
attentif aux réalités et aux contraintes
de terrain, et ensuite parce qu’il ne
perd de vue ni les libertés ni la solidarité.
Comme les premières réformes
entreprises le montrent, il n’est pas
un adepte du passage en force, il sait
écouter et il agit au nom de l’efficacité
comme de la justice. Je pense que
Nicolas Sarkozy a su tirer les leçons
du 21 avril 2002. Il n’a pas choisi un
clan pour gouverner contre un autre.
L’ouverture implique la conduite
d’une politique volontaire mais modérée,
attentive à la construction de
compromis permettant la conduite
des réformes. Nicolas Sarkozy a fait
bouger les frontières, tant idéologiques
que partisanes.
M. ENCAOUA. Mais, quand même, le
paquet fiscal, c’est difficile à avaler
pour quelqu’un qui veut rester « de
gauche » ?
J.-M. BOCKEL. Nous évaluerons le
« paquet fiscal » sur ses résultats, en
termes économiques et sociaux. Dans
ma motion, j’allais parfois plus loin :
par exemple, en préconisant le remplacement
de l’ISF par un prélèvement
complémentaire. Homme de
gauche, pragmatique, je n’ai jamais
compris l’attachement, autre que
symbolique et idéologique, à un impôt
qui coûte plus qu’il ne rapporte… En
matière de prélèvement et de redistribution,
socialement et économiquement
parlant, ce n’est pas le maximalisme
des paroles qui compte, c’est
l’optimum des résultats.
De même, je proposais d’expérimenter
la TVA sociale, afin de mieux financer
nos solidarités, ou encore la flexisécurité
et le contrat de travail unique,
afin de favoriser l’emploi en partageant
mieux les risques comme les
protections.
Autant d’idées sociales-libérales, progressistes
et pragmatiques, que la
gauche idéologique a préféré ne pas
reprendre à son compte…
M.WEITZMANN. Et vous, Fadela Amara,
en quoi votre choix n’est-il pas un choix
par défaut ? Qu’est-ce qui vous a donné
confiance en positif dans la politique
de Nicolas Sarkozy concernant les banlieues
?
F. AMARA. Je le répète : l’urgence de la
situation, mais aussi la volonté de
M. Sarkozy de changer les choses ont
pesé sur mon choix. J’ai appris au
quotidien, dans mon combat, que la
volonté et la vision sont essentielles
dans l’action politique. Le monde
change et les exigences des gens aussi.
Chacun sait qu’il convient de repenser
la France dans ce monde en mouvement.
Concernant la situation des
banlieues, je mesure la détermination
du président de la République. Il me
fait une totale confiance et me laisse
une totale liberté dans mon domaine
d’intervention. Avec mon cabinet,
nous préparons un « plan Marshall »
pour les banlieues, nous travaillons
librement, les conseillers de l’Élysée
n’exercent pas un contrôle tatillon.
L’ouverture du gouvernement à la
diversité est une autre preuve de la
volonté de changer vraiment les
choses. Tout comme la réaction immédiate
de Nicolas Sarkozy face à un acte
de racisme flagrant et sous-estimé par
tous ! Je fais référence à Chouaib Lusikama,
un lycéen français d’origine
angolaise de dix-sept ans insulté de
manière ouvertement raciste par l’un
de ses professeurs, qui pendant des
mois l’a traité de « bamboula » en
classe. Eh bien, à peine a-t-il connu
les faits que, fin août, le Président a
reçu personnellement le lycéen et sa
famille à l’Élysée. C’est un geste fort
qui confirme une volonté réelle de
combattre et de refuser la discrimination.
Là où certains se contentaient
d’incantations, lui, il agit !
M.TAUBMANN. Le tandem que vous formez
avec votre ministre de tutelle,
Christine Boutin, a pu surprendre tant
vos parcours et vos cultures politiques
sont différents. Sur une question depolitique internationale, Christine
Boutin a tenu un propos extrêmement
choquant en déclarant dans une interview
à Thierry Ardisson qu’elle n’excluait
pas que G.W. Bush soit responsable
des attentats du 11 septembre
2001. On aimerait vous entendre
condamner une telle énormité…
F. AMARA. Je connaissais Christine Boutin
avant même ma nomination au
gouvernement. Nous nous sommes
« fritées » plusieurs fois, notamment
lors des débats sur les signes religieux
à l’école. Cela dit, Mme Boutin est une
femme de coeur très sensible aux difficultés
que rencontrent les gens.
Rappelez-vous ses prises de position
pour améliorer l’état des prisons françaises,
mais aussi son engagement
auprès des don Quichotte et pour
le droit opposable au logement.
En
ce qui concerne le 11-Septembre, si
Mme Boutin a tenu les propos qui lui
ont été attribués, elle a fait une erreur.
Je suis persuadée que ce drame abject
marque un tournant dans l’histoire de
l’humanité. Comme des millions d’individus,
j’ai pleuré et j’étais triste de
me trouver incapable de venir en aide
à ces hommes et ces femmes qui se
jetaient dans le vide. Ce jour-là, je me
suis sentie américaine, profondément
américaine. Le 11-Septembre nous
appelle à la responsabilité face à la violence
gratuite et au terrorisme. Rien,
absolument rien ne justifie une telle
barbarie. Je lisais récemment un livre
sur le sujet d’un grand penseur arabe,
de nationalité marocaine, Mehdi El
Manjra. Il a fait toutes ses études aux
États-Unis et en Angleterre, il a travaillé
longtemps dans des organismes
internationaux et il justifie le 11-Septembre
par l’injustice et l’humiliation
que subit le monde arabe. Ces arguments
sont partagés hélas par de nombreux
penseurs, pas seulement arabes,
dans le monde, qui prônent le choc
ou la guerre des civilisations. C’est
inacceptable, ce sont des arguments
hors histoire et hors géographie.
M. WEITZMANN. Je voudrais revenir sur
la question de la fierté que vous évoquiez
tout à l’heure. N’y a-t-il pas là
un problème au sein de la gauche en
général dans sa capacité à accepter la
perspective d’une ambition personnelle
? Est-ce que ce n’est pas un conflit
pour elle ?
J.-M. BOCKEL. Concernant le PS, je ne
sais pas ce qu’en pense Fadela, mais il
y a tellement d’ambitions personnelles
au sein du parti…
M. ENCAOUA. Oui, mais sont-elles vraiment
assumées comme telles… ? Alors
que Nicolas Sarkozy donne le sentiment
d’avoir réhabilité l’ambition individuelle,
qualité indispensable en politique
et longtemps mal vue de l’électeur,
la gauche, elle, a du mal à assumer cette
question. C’est peut-être une survivance
de la morale judéo-chrétienne…
J.-M. BOCKEL. Il y a peut-être encore un
manque de franchise, une difficulté à
penser ensemble l’intérêt général et
l’intérêt particulier, mais il y a moins
d’hypocrisie aujourd’hui qu’il y a
vingt ans.
Pour ma part, j’ai toujours considéré
l’ambition comme un moteur, utile à
la vie personnelle comme à l’action
collective. On ne m’accuse pas aujourd’hui
« d’aller à la soupe », parce qu’il
est visible que je prends des risques
dans cette partie. Je ne sais pas combien
de temps elle va durer. J’abandonne
de manière irréversible la sécurité
d’un mandat parlementaire qui
devait encore durer plus de sept ans
au Sénat. Mon ambition consiste à
choisir l’exercice de responsabilités
en cohérence avec mes convictions.
Ce qui mine le parti socialiste, ce n’est
pas son incapacité à assumer des
ambitieux dans ses rangs, mais plutôt
son incapacité à transcender les
lignes politiques pour faire, à un
moment donné, un bout de chemin
ensemble, que ce soit dans une ville
ou dans un pays. En Europe, les mentalités
sont plus ouvertes et les socialistes,
comme les libéraux ou les
conservateurs, le font – nous, non.
M.ENCAOUA. Voilà un discours qui rappelle
celui de François Bayrou pendant
la campagne présidentielle. Sauf que
pour faire de l’ouverture un véritable modèle de gouvernance qui ne se
réduise pas à une opération de déstabilisation
du camp adverse, il faudrait
une réforme institutionnelle qui mette
fin au bipartisme à la française, ce qui
n’est pas franchement d’actualité…
J.-M. BOCKEL. Je crois, au contraire, que
la réforme institutionnelle annoncée
aura bien lieu. Dans le cadre d’un
régime présidentiel, la représentativité
du Parlement comme ses prérogatives
se trouvent renforcées. La clarification
simultanée des rôles de l’exécutif
et du législatif donnera une nouvelle
respiration à notre démocratie et mettra
sans doute fin à la défiance grandissante
de nos concitoyens.
Pour autant, je ne crois pas à l’effacement
définitif des clivages, au gouvernement permanent du neutre ou
des meilleurs. Tout est question ici de
circonstances. Nous sommes aujourd’hui
dans un moment particulier
qui requiert du consensus afin de
remettre la France en mouvement.
M.TAUBMANN. On a bien compris vos raisons,
vos motivations, la rupture avec
la gauche. La question qu’on peut se
poser aujourd’hui, c’est à quoi allez-vous
servir collectivement ? Parce que
vous êtes six de gauche à être aujourd’hui
présents au gouvernement.
D’ailleurs Sarkozy lui-même parle d’un
pôle de gauche. La question se pose
vraiment. Pensez-vous qu’en tant que
personnalités de gauche, collectivement,
et pas seulement individuellement,
vous avez un avenir ? Par
exemple Éric Besson a monté un
« cercle progressiste ». Est-ce que selon
vous cela a un sens de constituer un
pôle de gauche, et à quoi peut-il servir
? Au gouvernement on voit très
bien, mais pour la France et pour la
gauche ?
F.AMARA. Franchement, je n’ai pas réfléchi
à cette question. Je n’ai d’ailleurs
pas discuté avec Éric Besson, que j’ai
rencontré pour la première fois au
gouvernement. Comme les autres,
d’ailleurs, que j’ai seulement croisés
quelquefois. Pour le moment, personne
ne m’a demandé de participer
à la création d’un pôle de gauche dans
la majorité.
M. ENCAOUA. Mais vous pourriez vous
reconnaître dans cette démarche ?
F. AMARA. Je ne sais pas. Je m’interroge
sur le poids qu’un tel pôle pourrait
avoir sur la politique gouvernementale.
Soyons clairs : un programme
politique a été voté par 53 % de nos
concitoyens. En tant que démocrate,
je le respecte, même si je ne partage
pas l’ensemble de ce programme.
Pour tout vous dire, je n’ai pas voté
pour Nicolas Sarkozy. Mon entrée au
gouvernement s’est faite sur un portefeuille
précis, avec des responsabilités
précises. Est-ce qu’elle doit passer
par un pôle de gauche, qui
pourrait éventuellement enrichir la
politique de Nicolas Sarkozy ? J’ai des
doutes. Une chose est sûre, et je n’engage
que moi en disant cela, si ma
démarche aide la direction du PS à
prendre conscience de ses contradictions,
elle aura été salutaire.
Après la diabolisation de Nicolas
Sarkozy sur le thème « s’il passe, ça va
cramer dans les cités », taper un peu
sur le PS, quitte à jouer les emmerdeuses,
pourrait créer un électrochocet le forcer à devenir responsable. En
tout cas, pour améliorer les conditions
de vie des gens dans les quartiers, je
dirai ce que j’ai à dire. Et je ne sais
qu’une chose : un type qui s’appelle
Nicolas Sarkozy m’a demandé d’entrer
dans son gouvernement sur des
bases précises. Il ne m’a pas demandé
de jouer la pute ou la soumise.
J.-M. BOCKEL. Il faut aussi dire que le Président
ne nous a pas demandé d’adhérer
à l’UMP. Cela n’aurait d’ailleurs
pas eu de sens. Dès lors, doit-il y avoir
un pôle de gauche… ? Nous avons
tous des parcours très différents. Certains
sont des élus, allant vers des
élections et devant s’organiser politiquement
pour s’y préparer. Ce qui
suppose des alliances, une pratique
de l’ouverture et, au-delà, une
réflexion sur leur identité partisane.
D’autres ont un parcours associatif,
peut-être y reviendront-ils, peut-être
iront-ils vers la politique. D’autres
encore ont traversé des ruptures…
Chacun son histoire. Nous allons avoir
des contacts entre nous, maintenant
que nous nous sommes un peu installés.
Personnellement, je ne suis pas
la démarche de Besson, mais je la respecte,
et je ne refuse pas le dialogue
avec lui.
Je pense qu’il y aura, à un moment
donné, des actions collectives. Pas
forcément identiques, d’ailleurs.
Avec nos réseaux, avec nos amis, avec
tous ceux qui s’intéressent à nos
démarches, des dynamiques s’organiseront.
L’heure est sans doute à la
recomposition, mais nous n’en
connaissons pas à l’avance l’ampleur
et le périmètre.
Seule certitude : nous ne jouerons pas
les alibis. Nous prendrons toute notre
part dans la formation du futur paysage
politique. Le parti socialiste luimême
ne pourra rester indifférent. Il
est contraint à l’évolution.
M. WEITZMANN. Pour les affaires étrangères,
Nicolas Sarkozy a pris quatre
personnes qui viennent de la gauche.
Est-ce parce qu’il ne pouvait pas trouver
une équipe à droite capable de
mener une politique étrangère différente
de celle qui était menée jusqu’alors
?
J.-M. BOCKEL. Je vois dans ce choix la
volonté de ne pas réduire la voix de la
France à celle d’un homme qui représenterait
un clan. En plaçant la politique
étrangère au-delà des clivages
partisans, en acceptant de la nourrir à
des sources différentes, Nicolas
Sarkozy enrichit l’expression de la
France à l’étranger et donne à l’ouverture
un vrai contenu.
M. ENCAOUA. On perçoit que le parti
socialiste est toujours au coeur de vos
préoccupations, à l’un comme à l’autre,
même si vous n’en êtes plus membres
aujourd’hui. Pensez-vous un jour vouloir
le réintégrer ou bien votre
démarche est-elle un aller simple sans
retour ?
J.-M. BOCKEL. Personnellement, je vais
aborder les élections municipales très
clairement dans un esprit d’ouverture,
en étant un allié de la majorité présidentielle.
Je ne vais pas faire le yo-yo,
ni jouer l’ambiguïté. Pour autant, je
prendrai toute ma place dans les processus
de rénovation et de recomposition
à venir.
F. AMARA. À l’heure où je vous parle, je
n’ai pas d’autre ambition politique
que celle de réussir ma mission. C’est
ma priorité absolue. Mais, au nom de
la démocratie, je pense qu’il est
important d’avoir des partis politiques
républicains dans lesquels coexistent
une majorité et une opposition. Pour
le reste, je suis et je resterai une
femme de gauche, loin de tout esprit
de revanche. De toute façon, je suis
profondément convaincue qu’ils ont
tort et que j’ai raison. D’une certaine
manière, c’est la gauche qui s’est éloignée
de moi, qui m’a oubliée, et non le
contraire…
|