|

Mais que sont exactement ces conventions, sinon l’officialisation d’une candidature, et du choix d’un colistier ? A quoi servent ces rassemblements gigantesques, et parfois qualifiés de désuets ? Avec le gigantisme de la convention de Denver, l’occasion est offerte de s’interroger une nouvelle fois sur ce moment crucial du processus électoral américain.
Les conventions, mode d’emploi
Les conventions des partis démocrate et républicain sont les grandes pièces d’artifices de la politique présidentielle américaine. D’élection en élection, et le gigantisme de Denver ne fait que l’illustrer, la mise en scène devient de plus en plus pompeuse, et la spontanéité pourtant si nécessaire à définir le caractère d’un candidat se perd peu à peu. Pourtant, les conventions sont toujours des évènements importants dans le processus politique aux Etats-Unis, en particulier pour ceux qui souhaitent convaincre l’électorat américain qu’ils sont capables d’assumer la fonction suprême. Lors de la convention républicaine en août 2000, George W. Bush a réussi cet examen devant le peuple américain, en persuadant beaucoup d’Américains qu’il était un « conservateur à visage humain ». Al Gore, en revanche, n’a pas réussi la même année à dépasser la popularité de Bill Clinton et s’est retrouvé, tout au long de la convention démocrate de 2000, dans l’ombre de l’ancien président. En 2004, John Kerry a profité de la convention démocrate pour proposer une image moins distante, notamment grâce à son colistier John Edwards. C’est aussi à l’occasion de cette convention qu’une jeune personnalité politique fut remarquée pour son intervention saluée unanimement, y-compris dans le camp républicain : Barack Obama. C’est d’ailleurs après cette convention que celui qui deviendra sénateur de l’Illinois quelques semaines plus tard fut, déjà, cité parmi les « présidentiables » du parti de l’âne. Preuve s’il en est de l’importance des conventions, y-compris pour ceux qui ne sont pas candidats.
Les conventions nationales des partis démocrate et républicain sont le deuxième volet dans un processus électoral en trois étapes qui détermine qui gouverne l’Exécutif américain. La première étape est celle des élections primaires ou des réunions des comités électoraux des partis (caucus) dans chacun des 50 Etats et dans le District de Columbia, qui ont pour but d’établir la liste des candidats de chacun des principaux partis politiques. Durant les conventions, le choix du candidat de chaque parti est donc rendu officiel, sous la forme d’un soutien apporté par les représentants des différents Etats désignés par les primaires (délégués), auxquels viennent s’ajouter les élus. La troisième étape est la période de deux à trois mois (cette année, deux seulement) pendant laquelle la campagne s’intensifie. A cette occasion les candidats parcourent le pays pour séduire l’électorat et obtenir le maximum de suffrages aux élections nationales, et s’affrontent dans des débats télévisés, diffusés sur les chaînes nationales, qui donnent aux électeurs l’occasion de comparer les points de vues des prétendants à la fonction suprême. Le début de cette troisième étape est traditionnellement marqué par le premier week-end de septembre, au cours duquel est célébrée la fête du travail.
Les conventions lancent officiellement la campagne présidentielle et fonctionnent comme de véritables rassemblements quadriennaux des partis. Le but principal est de désigner et préparer le candidat à la présidentielle, ainsi que d’approuver le programme politique (plate-forme) du parti avant de le présenter sur la scène nationale aux peuple américain. Ainsi lors des conventions nationales, les délégués votent pour la nomination d’un candidat de leur parti. Autrefois, les conventions déterminaient le candidat du parti, mais elles sont aujourd’hui d’avantage une formalité puisque le candidat est déterminé bien avant, après les résultats des primaires, communiqués à échelle nationale. Ainsi, le rôle des conventions a perdu de son importance au cours des années, et s’apparente aujourd’hui d’avantage à une grande réunion médiatique qui est l’occasion de faire connaître un candidat, et d’entendre les différents soutiens dont il fait l’objet, que ce soit au sein de son parti, ou de la part de personnalités n’appartenant pas au monde politique. Reste à savoir si la convention de Denver s’inscrira ou non dans cette lignée.
Une longue tradition politique parfois désuète
Aux Etats-Unis, la tradition des conventions est solidement ancrée dans la vie politique. La première convention nationale a été organisée par le parti anti-maçonnique en 1832 à Baltimore, dans le Maryland, et les premières conventions des partis démocrate et républicain ont eu lieu un an plus tard, également à Baltimore. Dès le début, les conventions ont été l’occasion pour les partis politiques de nominer leur candidat à la présidence et son colistier, d’élaborer leurs positions sur les différents sujets sous la forme d’une « plate-forme », et d’élire des comités nationaux pour diriger les partis. Auparavant, les décisions étaient souvent prises à la dernière minute dans des « chambres envahies de fumée », selon la légende, et il y avait parfois des surprises concernant la désignation des candidats, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. La dernière fois qu’une convention a véritablement choisi le candidat remonte à 56 ans, quand les Démocrates ont nominé Adlai Stevenson à Chicago, au passage la ville où ont été organisées le plus grand nombre de conventions. Pendant les 40 années suivantes, le suspense était encore maintenu par le choix du colistier pendant les conventions, mais même cet aspect n’est pas au programme cette année, Barack Obama ayant choisi son candidat à la vice-présidence Joseph Biden quelques jours avant la convention démocrate. D’un point de vue purement technique, nous pouvons donc considérer que la convention démocrate de Denver ne sert à rien. C’est sur le front de la communication et de la publicité de campagne que l’événement revêt désormais une importance toute particulière. Selon Nelson Polsby, professeur de Science politique à l’Université de Californie, Berkeley, « les conventions nationales des partis approuvent ce qui a déjà été fait dans le processus bien avant les conventions. Les conventions sont, aujourd’hui, entièrement consacrés à faire de la publicité pour le candidat et le parti ».
Au cours des années, les conventions ont perdu leur caractère mystérieux, en étant dévoilées par les journalistes, les Américains étant tenus informés de toute l’évolution des débats, ce qui a réduit de façon considérable, voire éliminé, l’effet de surprise. Les conventions ont ainsi évolué pour devenir des spectacles médiatiques qui sont l’occasion de faire du marketing politique. La première convention télévisée, celle du parti républicain à Philadelphie, a été diffusée en 1940, et a connu un grand succès, qui s’est poursuivi dans les années 50 et 60. Mais au cours des dernières années, les réseaux de télédistribution, méfiants de la manipulation politique, ont réduit leur couverture aux heures de grandes écoute à un total de trois heures sur quatre nuits et le public s’intéresse de moins en moins aux conventions. Cependant, même si la couverture médiatique a baissé de façon importante, les médias constituent toujours un vecteur idéal pour chaque parti afin de présenter leur candidat et leur « plate-forme » au peuple américain. Les 15.000 journalistes présents pendant la convention démocrate à Denver cette année, vont ainsi véhiculé l’évolution de l’événement, et les temps forts des discours. Les temps d’antenne pour les conventions, ainsi que les débats qui les suivent, sont retransmis gratuitement par les réseaux télévisuels, et sont par conséquent en marge des budgets de campagne. Ces couvertures, notamment les débats télévisés entre les candidats, sont pourtant un facteur clé dans l’influence auprès de l’opinion publique lors des courses présidentielles.
Faire le jeu du parti, et de son candidat
Les partis et leurs candidats s’efforcent de se montrer le plus uni possible lors des conventions. L’un des grands enjeux de ces réunions est ainsi de masquer les désaccords politiques qui existent entre les personnalités importantes du parti, notamment en se focalisant sur la présentation du candidat. Pendant la convention démocrate de Denver, toute la convention va s’articuler autour du tandem Obama-Biden, mais également des interventions des époux Clinton. Avec pour objectif de rapprocher les deux clans, après des Primaires longues et difficiles. Les conventions sont l’occasion pour les partis de stimuler leurs électeurs à quelques mois du scrutin, et c’est pour cette raison qu’ils évitent de soulever des sujets de controverse. On ne sait pas encore par exemple si des questions telles que le mariage homosexuel ou l’avortement seront directement abordées à Denver. Plutôt que de diviser l’électorat, les orateurs auront à cœur de fustiger le camp républicain, un moyen plus facile d’assurer l’unité.
Seule l’image du candidat, et de son colistier, semble donc compter à l’occasion de ces grands rassemblements. Le discours d’acceptation de la nomination du candidat compte parmi les plus importants discours de la vie politique américaine, et est attendu impatiemment, même si, dans le cas de Barack Obama, certains discours sont d’ores-et-déjà présentés comme les moments forts de sa campagne.
Malgré un intérêt, nous l’avons vu, de plus en plus détourné, les conventions nationales quadriennales restent des évènements extrêmement coûteux pour les partis. Le gouvernement fédéral subventionne les deux partis les plus importants pour couvrir une partie des dépenses des conventions.
Le succès des conventions est mesuré par les chiffres. Autrefois, les conventions « réussies » donnaient un avantage de 10% ou même plus pour les candidats. Cette année, et contrairement à 2004, de nombreux électeurs indécis pourraient ainsi faire leur choix après les deux conventions. Quand on sait que le nombre d’indécis reste très important à deux mois de l’élection, on mesure l’importance des deux rendez-vous. Le meilleur exemple récent d’une convention réussie fut celle des Démocrates en 1992. Bill Clinton a pris le devant dans les sondages avec 24% après la convention, alors qu’il était seulement placé troisième dans la course à la présidence, derrière l’indépendant Ross Perot, avant le début de la convention à New York. Cette convention a été la plus réussie au cours des 50 dernières années. La convention la plus turbulente fut celle des Démocrates en 1968 à Chicago. Cet événement a en effet été un désastre de relations publiques pour le parti démocrate en raison de nombre d’évènements renversants cette année là : les manifestations contre la guerre au Vietnam, le retrait du président Lyndon Johnson de la course présidentielle, l’assassinat du révérend Martin Luther King Jr et celui du sénateur Robert F. Kennedy. Enfin, en 2004, la convention démocrate de Boston permit nous l’avons vu à Barack Obama de se faire connaître du grand public, mais elle n’apporta pas les effets escomptés, les intentions de vote ne modifiant quasiment pas après les apparitions du tandem Kerry-Edwards.
La dernière ligne droite
En tout état de cause, et quel que soit leur succès, les conventions restent des évènements importants dans la vie culturelle et politique américaine, et un moment singulier dans le processus de la nomination. Il s’agit peut-être d’un vestige d’un temps passé, mais il continue de maintenir le fil d’histoire de l’élection présidentielle. Les quatre jours de la convention démocrate, plus les quatre jours de la convention républicaine début septembre, constituent la base de la campagne de l’automne et jouent un rôle déterminant pour les candidats, en vue de la dernière ligne droite qui les verra s’affronter de façon directe, notamment à l’occasion de trois débats télévisés (plus un autre pour les deux candidats à la vice-présidence).

La principale rivale de Barack Obama dans la course à l’investiture démocrate, Hillary Clinton, doit comme nous l’avons noté faire une intervention à l’occasion de la convention, au cours de laquelle elle va à nouveau appeler à soutenir le sénateur de l’Illinois. Un soutien nécessaire quand on sait que plusieurs sondages (certes, à prendre avec de multiples précautions) indiquent que certains de ses électeurs pourraient ne pas voter pour Obama. Bill Clinton doit également s’exprimer et appeler à l’unité du parti derrière son candidat. En donnant aux époux Clinton un temps de parole, Barack Obama souhaite ramener vers lui leur électorat, et le succès de la convention de Denver dépendra en grande partie de ces interventions.
La convention de Denver est également l’occasion pour Joseph Biden, fraîchement choisi par Barack Obama comme colistier, de se lancer officiellement dans la campagne, notamment en attaquant de front le camp républicain sur la politique étrangère et de défense. Barack Obama compte beaucoup sur son colistier pour attaquer de front la rhétorique du camp républicain selon laquelle le candidat démocrate ne serait pas suffisamment expérimenté sur les questions de politique internationale. Joseph Biden, sénateur depuis sa première élection en novembre 1972 (tandis que John McCain était encore prisonnier au Vietnam, dont il ne sera libéré qu’en mars 1973), est président de la Commission des affaires internationales au Sénat, et l’un des parlementaires les plus respectés sur les questions de politique étrangère. Un choix stratégique de la part de Barack Obama, qui entend visiblement se concentrer sur les aspects de politique intérieure dans les deux prochains mois, notamment les questions économiques et sociales, laissant à son colistier le soin de couvrir le terrain de la politique étrangère. Les discours des deux sénateurs (ce qui est en soi un événement, qui confirme au passage le « retour » du Congrès sur le devant de la scène politique américaine) lors de la convention seront sans doute l’occasion de mesurer cette répartition des tâches. L’occasion pour le camp démocrate d’aborder la dernière ligne droite de la campagne, et de revenir à une opposition politique respectueuse, après un été empoisonné par des attaques personnelles, de part et d’autre de l’échiquier politique américain.
Lire aussi la chronique précédente "Barack Obama: le nouveau visage de l'Amérique".
|